Photo d'illustration. © David Trotta
Par Anne-Sophie Carnet et Elizabeta Buduri, collaboratrices scientifiques, Institut et Haute École de la Santé La Source
Anxiété, dépression, troubles du comportement ou de l’attention: la santé mentale des enfants et des adolescent·es préoccupe de plus en plus les familles, les professionnel·les et les autorités sanitaires. Pourtant, en Suisse, il demeure difficile de répondre à une question essentielle: combien de jeunes sont réellement concerné·es par un trouble psychiatrique?
Les données récentes dressent un constat préoccupant. Dans son Rapport national sur la santé paru en 2025, l’Observatoire suisse de la santé (Obsan) relève une nette dégradation de la santé mentale des enfants et des adolescent·es au cours des deux dernières décennies, en particulier chez les filles. Cette tendance était déjà visible avant la pandémie de COVID-19 et semble s’être accentuée ces dernières années. En effet, 90% des jeunes de 16 à 25 ans se déclarent satisfait·es de leur vie. Pourtant, près d’un jeune sur cinq dans cette tranche d’âge, principalement des jeunes femmes, présente des symptômes dépressifs modérés à sévères, tandis que les symptômes d’anxiété généralisée et de dépression sont en augmentation depuis 2017. En outre, plus de 50% des filles, contre 33% des garçons, rapportent un faible sentiment de maîtrise de la vie.
Depuis 2022, 50% des jeunes âgé·es de 11 à 15 ans déclarent éprouver plus de difficultés à s’endormir et sont donc plus fatigué·es, soit le double des données de 2002. D’autres indicateurs de mal-être psychologique, tels que la tristesse et l’anxiété, ont augmenté de manière significative entre 2018 et 2022: près d’un jeune sur deux (47%) rapportait au moins deux problèmes psychoaffectifs, tels que la tristesse, la fatigue, la nervosité ou l’inquiétude.
Les différences entre filles et garçons sont particulièrement marquées. En 2022, 58% des filles rapportaient des difficultés psychoaffectives récurrentes, contre 35% des garçons. Parmi les filles, 23% déclaraient avoir déjà eu des pensées suicidaires et 11% rapportaient des comportements d’automutilation. Parallèlement, après avoir fortement augmenté pendant la pandémie, les hospitalisations pour tentative de suicide présumée sont restées à un niveau élevé en 2023.
Une réalité visible
Cette évolution se reflète également dans l’ensemble du système de soins. Entre 2012 et 2023, le taux d’hospitalisation en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent a augmenté de 115% en Suisse, avec 5’783 enfants et adolescent·es hospitalisé·es dans un établissement psychiatrique en 2023.
Ces constats soulignent l’importance de renforcer la prévention et l’accès aux soins. Mais ils mettent également en lumière une autre réalité: malgré l’abondance d’indicateurs inquiétants, impossible de savoir précisément combien d’enfants et d’adolescent·es souffrent d’un trouble psychiatrique diagnostiqué.
Des indicateurs préoccupants, mais des données longitudinales insuffisantes
La plupart des données disponibles proviennent d’enquêtes sur le bien-être, de questionnaires de dépistage ou de statistiques de recours aux soins. Ces informations permettent de suivre l’évolution de certains indicateurs de santé mentale, mais pas toujours de déterminer combien de jeunes présentent effectivementun trouble psychiatrique répondant à des critères diagnostiques reconnus.
Or, connaître la prévalence réelle de ces troubles constitue une étape essentielle pour planifier les ressources, développer des programmes de prévention adaptés et orienter les politiques publiques, comme le souligne largement l’Obsan. Dans les faits, la dernière étude suisse représentative utilisant une telle approche, la Zurich Epidemiological Study of Child and Adolescent Psychopathology (ZESCAP), date de 1994 et concernait uniquement le canton de Zurich. En d’autres termes, alors que les besoins en santé mentale semblent augmenter, la Suisse ne dispose toujours pas de données nationales récentes permettant d’estimer avec précision la fréquence des troubles psychiatriques chez les jeunes. Sans oublier un autre «angle mort» souligné par l’Obsan: l’inexistence de données représentatives concernant la santé mentale des moins de 10 ans en Suisse.
Comment mesurer pour pouvoir agir ?
Pour obtenir des données fiables à grande échelle, il est nécessaire de disposer d’outils standardisés permettant d’évaluer les troubles psychiques de manière rigoureuse et comparable entre régions, langues et populations. Ce à quoi s’attelle par exemple le projet ValPsy, mené à La Source, en collaboration avec plusieurs partenaires en Suisse, en Allemagne et en France. Il vise à traduire et valider en français et en allemand le KSADS-COMP, une version informatisée d’un entretien diagnostique largement utilisé à l’international.
Avant qu’un tel outil puisse être utilisé dans des études de grande ampleur, il doit démontrer qu’il mesure correctement ce qu’il est censé mesurer dans les langues et les contextes culturels concernés. Une étape de validation scientifique indispensable pour garantir la qualité des données recueillies.
Vers une future étude nationale ?
À terme, disposer d’un outil validé pourrait ouvrir la voie à de nouvelles études épidémiologiques permettant d’estimer plus précisément la fréquence des troubles psychiques chez les jeunes en Suisse.
Dans un contexte où la santé mentale est devenue une priorité de santé publique, disposer de données solides constitue une condition essentielle pour orienter les politiques publiques, évaluer l’efficacité des mesures de prévention, développer des interventions adaptées et garantir une offre de soins répondant aux besoins de la population. C’est précisément pour répondre à ce manque que des outils diagnostiques standardisés, validés scientifiquement et utilisables à grande échelle doivent être développés. Une meilleure connaissance des besoins permettrait de développer des mesures de prévention plus ciblées, particulièrement face à certains comportements à risque associés à un mal-être psychique, comme la consommation d’alcool, de médicaments ou d’autres substances.
Article publié dans le Journal La Source d'automne 2026 >