Participer au débat socio-sanitaire…ou se taire à jamais!
Lundi 9 novembre 2009
Avez-vous remarqué le nombre d’objets traités par les médias suisses ces dernières semaines et qui concernent les infirmières? Autant de thèmes d’importance au sujet desquels notre profession s’illustre le plus souvent par son silence et l’Association professionnelle par sa grande discrétion, pour le moins.Or, le corps infirmier est attendu dans ces débats. Manque de relais politiques ? Conception encore appendiculaire de son rôle ? Perte de confiance face aux exigences que suppose la notion même de débat ? Toujours est-il qu’une pleine atteinte des objectifs de professionnalisation des soins infirmiers suppose que quelques représentants du corps professionnel émergent et mènent le débat tout en contribuant ainsi à construire une véritable « vision » pour la profession à 20 ans. L’Association Suisse des Infirmières (ASI), freinée par un combat entre les tenants de la discipline professionnelle et ceux de l’Auberge espagnole, tente de construire cette vision même si l’entreprise court le risque d’accoucher de poncifs, à vouloir contenter tout le monde. Pour finir, si notre Institut universitaire de formation et de recherche en soins (IUFRS,Lausanne) vient de démarrer les cursus de Master et de PhD en sciences infirmières, les diplômé-e-s de 2e et 3e cycle n’apparaîtront qu’au compte-goutte et plus tard, bien après les débats qui nous occupent aujourd’hui.Très bref tour d’horizon.
Le Gate Keeping, le managed care, les réseaux de soins sont des concepts systématiquement mis en avant depuis l’annonce des hausses de primes LAMAL. Basé avant tout sur le choix du médecin, l’obligation de contracter, l’accès aux spécialistes, la rémunération des actes médicaux et l’offre ainsi que le rôle des assureurs, ce débat tourne en rond. Ce n’est toutefois qu’en redéfinissant le principe et le périmètre de l’interdisciplinarité que de nouveaux modèles surgiront. Ainsi, le suivi des malades chroniques, l’un des enjeux majeurs de la santé de demain, devra être ré-examiné en terme de rôle des infirmières et de répartition des responsabilités, y compris celle de la prescription une fois le diagnostic établi. La pénurie de médecins ainsi que la féminisation de cette profession ouvre à de nouveaux modèles qu’il serait erroné de faire esquisser… aux seuls médecins.
Une récente étude de l’OBSAN met en évidence une aggravation de la pénurie de soignants, tous niveaux confondus. La pénurie d’infirmières est au cœur de ce constat et les milieux politiques cantonaux et fédéraux réalisent brutalement un état de fait mondial, connu de longue date. Chaque canton y va de sa réflexion et l’OFFT promeut une série de réponses essentiellement quantitatives visant à fournir rapidement des « bras » au milieu des soins. Aucune considération qualitative et encore moins scientifique n’étaye ces vues qui relèvent d’une approche pour le moins peu systémique de la problématique.
Ainsi, le niveau de formation des soignants est l’un des chantiers explosifs de ces prochains mois. En opposition : le modèle romand : CFC - Bachelor (avec progression possible vers Master et PhD) contre le modèle alémanique : Attestation – CFC - Brevet – Examen professionnel – Examen professionnel supérieur – Diplôme ES – Bachelor (limité à 5%) – rares Masters – très rares PhD, soit la lumineuse idée de faire cohabiter jusqu’à neuf niveaux différents !Les soins palliatifs et l’assistance au suicide touchent de près les soins infirmiers. Certains veulent opposer le premier au second et légiférer contre l’assistance. Les soignants, quant à eux, sont confrontés à ce qu’ils ressentent comme une rupture dès lors que le patient décide d’en finir. Faut-il alors privilégier l’auto-détermination ou cette hétéro-détermination où le corps social l’emporte sur la décision individuelle ? Et faut-il légiférer absolument au risque soit de permettre l’assistance au suicide soit de l’interdire ? Le code pénal, même s’il fallait en préciser un article au besoin, est la meilleure manière de protéger le citoyen contre les abus tout en évitant la légiférite aigue dont les effets se ressentent au quotidien puisqu’il n’existe pas une seule situation singulière qui puisse simplement être réglée par une loi ad hoc.
A H1N1, vous connaissez. Nous apprenions, début novembre que 80% des infirmières ne se feront pas vacciner!. L’ASI ne donne aucun mot d’ordre et le médecin cantonal vaudois questionne : les infirmières sont-elles moins informées ou moins responsables que les médecins ? S’il est évident que ce genre de décision est, in fine, personnelle, la responsabilité du corps infirmier est en jeu. Etre ou ne pas être un vecteur de l’infection ; être ou ne pas être capable d’assumer son rôle au cœur d’une pandémie ; être ou ne pas être capable différencier les connaissances scientifiques actuelles des croyances véhiculées par un new-agisme qui nous influence par trop ? Que de questions posées à une profession qui, magnifiée par ses incontestables qualités de cœur, en oublie parfois à se référer aux faits, au pur raisonnement intellectuel et aux principes d’une dialectique thèse/anti-thèse.Participons à ces débats ….ou taisons-nous à jamais.
Jacques Chapuis, Directeur de la Haute Ecole La Source - Lausanne
